Mario Vargas Llosa et la fin d’un monde

La guerre de la fin du monde

Ou l’impossible réalisation de la Cité de Dieu sur Terre

 

 

 

Il ne s’agit pas, en présentant ce livre, de sacrifier à la tendance des prix littéraires, fut-il le prix Nobel de Littérature obtenu par son auteur en fin d’année 2010, mais de mettre en avant, à cette occasion, un texte porteur d’une indéniable qualité, aussi bien littéraire que spirituelle. Ce livre dense (plus de 500 pages dans la version NRF) fut publié pour la première fois en français en 1983.
La guerre de la fin du monde est en premier lieu l’histoire d’un homme, Antonio Vicente Mendes Maciel, dit Antonio le Conseiller, homme ivre de Dieu, prêcheur et prédicateur itinérant, charismatique prophète mystique de la fin du monde et ennemi de la nouvelle République. Il est celui à partir et autour de qui tous les événements de ce livre vont s’enclencher et s’enchaîner, tous les êtres de ce récit (disciples, sympathisants, opposants) vont se retrouver aspirés ─ et pour certains inspirés ─ et emportés dans une folle course et un tragique destin. Aucun personnage ne sortira indemne de ce drame. C’est donc l’histoire d’Antonio le Conseiller, de sa parole messianique, mais aussi de tous ceux (bandits, criminels, paysans, bergers, petits commerçants, gueux, prostituées, infirmes, êtres meurtris et laissés-pour-compte ; anciens esclaves noirs, amérindiens, métis) qui, à sa suite, avec et autour de lui, vont fonder envers et contre tous, dans le sertão (province de Bahia), une société et une ville aux allures de phalanstère mystique chrétien : la « Commune libre de Canudos », qui accueillera jusqu’à 30 000 personnes.
Mais c’est aussi l’histoire de ceux (gouvernement, militaires, propriétaire terrien, politiques ; républicains, monarchiques) qui, pour des intérêts différents et parfois divergents, vont s’opposer à cette communauté subversive et la combattre avec violence. C’est encore l’histoire de la résistance acharnée de Canudos (qui durera près de deux ans [1896-1897] et mettra en déroute quatre expéditions militaires) et de son anéantissement (entre 15 000 et 25 000 morts). C’est enfin l’histoire de deux hommes, de deux témoins : l’un, Galileo Gall, anarchiste révolutionnaire et phrénologue, partisan enthousiaste souhaitant désespérément rejoindre ceux qu’il perçoit comme des « combattants de la liberté » mais n’y parvenant pas ; l’autre, personnage sans nom, désigné comme « le journaliste myope » ─ sans doute l’incarnation d’Euclides da Cunha, prenant directement part aux événements, notamment à la dernière campagne militaire, sans donner l’impression de prendre parti.
La guerre de la fin du monde n’est donc pas seulement la transposition, sous forme d’un récit romancé aux accents épiques parfois teintés d’un certain lyrisme, d’un fait et d’un moment historiques particuliers du Brésil (le passage de l’Empire à la République dans les années 1890 mais surtout la guerre menée par le pays et l’État brésilien contre les femmes et les hommes de Canudos) en même temps que d’une situation socioculturel spécifique (la pauvreté, les humiliations et les difficiles conditions de vie du nord-est brésilien, le Sébastianisme mais aussi les rapports étroits et complexes qui ont existé et existent encore, en Amérique du Sud, entre les pouvoirs politiques et économiques et les pouvoirs religieux, entre le peuple des « damnés de la terre » et les croyances religieuses) mais, à partir de ce contexte (peut-être prétexte) et sous différents angles (différents point de vue de narration), la description circonstancielle, sensible, subjective et dramatique du devenir d’une situation humaine singulière ayant fait irruption dans l’Histoire, bousculant son cours, déstabilisant État et société et bouleversant radicalement l’âme et la vie de très nombreux individus.
L’histoire que nous transmet Mario Vargas Llosa dépasse donc le simple cadre historique et géographique du continent sud-américain ; elle possède une réelle dimension universelle. L’écrivain péruvien nous parle d’un élan humain hors norme et spontané, de ses manifestations et de ses effets, à la fois sur le plan collectif et sur le plan individuel. Canudos, bien loin des théologies de la libération et qui n’a rien de la Commune de Paris ─ toute proportion gardée, ce mouvement serait plus proche de l’histoire de Montségur, a ceci de particulier que ce qui rassemble, cimente, porte, transporte et transfigure les femmes et les hommes de cette aventure communautaire a à voir avec Dieu et le religieux, en tout cas la transcendance.
Au fond, pour reprendre les paroles du personnage journaliste, « Canudos n’est pas une histoire, mais un arbre d’histoires », celles des individus impliqués dans ce tourbillon collectif devenu fait historique majeur pour le Brésil. Des histoires où, au cœur des aveuglements réciproques et des tensions qui se font jour entre traditions et modernité, foi et savoir, progrès positiviste et conservation monarchique, civilisation et obscurantisme, élite et peuple, s’expriment et se manifestent le désir, la foi, la folie, l’amour, l’espérance, la trahison, la fidélité, le salut, la vanité, la solitude, la rédemption, l’orgueil, le sacrifice, l’ambition, la renaissance, la fraternité, la haine, la joie, la nostalgie, la mort, le courage. La « fin du monde » dont il est question c’est en réalité plusieurs choses à la fois : la fin d’une époque particulière, l’impossibilité de la Cité de Dieu sur terre, l’apocalypse des temps modernes mais aussi les différentes apocalypses (bouleversements intérieurs et révélations personnelles) auxquelles sont soumis les protagonistes.

–    La guerre de la fin du monde, Mario Vargas Llosa, nrf, Gallimard, 1983.
Le même ouvrage, Folio, Gallimard, 1987.
–    Hautes terres (la guerre de Canudos), Euclides da Cunha, Métailié, 1993 (classique brésilien [paru en 1901] traduit en français, une histoire non historienne du conflit)
–    Le Brésil face à son passé : La guerre de Canudos.
Euclides de Cunha, l’écriture et la fabrique de l’histoire, coordonné par Idelette Muzart-Fonseca Dos Santos et Denis Rolland, L’Harmattan, 2005 (les rapports Histoire et Littérature, faits et interprétations).



Répondre

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l'aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s