PHILOSOPHIE NON-STANDARD

Nous souhaitons évoquer ici la sortie, fin 2010, du dernier livre de François Laruelle, philosophe, professeur émérite à l’Université de Nanterre et surtout fondateur de la « non-philosophie ». La « non-philosophie », discipline très peu médiatisée et très peu reprise en France, n’est ni une anti-philosophie, ni contre la philosophie ni même un déni de la philosophie mais, d’une part ─ son versant négatif ─, remise en cause de et résistance à la « suffisance » de la philosophie se manifestant à la fois comme autopositionnement absolu et prétention à établir les déterminations du Réel et de l’Homme, et, d’autre part ─ son versant positif ─, tentative de constitution d’une « science de la philosophie » à partir d’un regard bienveillant et mobilisateur tourné vers la science elle-même et non plus la philosophie. La formule complexe et paradoxale ─ la philosophie y est à la fois rejetée et requise ─ proposée par Laruelle qui synthétise la nouvelle positivité inaugurée par la « non-philosophie » et qu’achèvera la philosophie « non-standard » est celle-ci  :       « l’alliance générique de la science et de la philosophie sous la science ».
La « non-philosophie » n’est pas la porte ouverte à la doxa débridée et elle-même autosuffisante ou aux autres discours prétendant à l’objectivité mais, tout à la fois, exercice de suspens de toute autorité, de toute suffisance et de toute positivité des discours quels qu’ils soient afin d’instaurer une forme de démocratie de la pensée, et recherche d’une méthode rigoureuse aboutissant à la refondation radicale de la philosophie dans un nouveau mode de pensée. Radicale, c’est-à-dire strictement hétérogène à ce qu’a été la philosophie jusqu’à aujourd’hui mais qui fasse cependant du modèle de la philosophie aussi bien un objet, un matériau qu’une occasion.
La philosophie « non-standard » (titre de son livre) représente dans l’œuvre de Laruelle un achèvement, l’achèvement de la philosophie comme l’achèvement de sa propre pensée. L’une des raisons, que nous qualifierons de stratégique, de cette nouvelle et dernière dénomination est, selon celui-ci, qu’elle prête moins à confusion. Il reste néanmoins à lever l’ultime ambiguïté : elle n’est pas une philosophie supplémentaire. À chacun en tout cas d’apprécier. Signalons que la genèse de cette philosophie dernière et première s’est accomplie par étapes ─ quatre au total ─ et s’est nourrie de Marx, de Nietzsche, de Bergson, d’Heidegger, de Husserl, de Freud, de Derrida, de Deleuze, de Lévinas, de Michel Henry, d’Alain Badiou et bien sûr des lectures des grands acteurs scientifiques de la physique quantique. Parce qu’ils ne sont pas allés jusqu’au bout de l’implication immanentiste et ont préservé dans leur conception une certaine dimension transcendantale, Laruelle affirme avoir aujourd’hui en quelque sorte dépassés et achevés tous ces points d’appui, toutes ces références.
C’est donc bien à partir, en prolongement et en aboutissement des enjeux soulevés et assumés par la « non-philosophie » que la philosophie « non-standard », véritable travail d’élaboration d’une méthode originale de pensée, dite « générique », s’est constituée. Il manquait seulement à la « non-philosophie » l’outil permettant d’obtenir ce que Laruelle nomme le « forçage » de la philosophie en vue d’une « science générique de la philosophie ». Cet outil, il l’a trouvé dans une science particulière : la physique quantique. La philosophie « non-standard » est née en effet de la mobilisation particulière de la quantique, de son « noyau rationnel, le quantiel ». La philosophie est devenue dès lors un « objet à quantifier ».
Tâcher de penser quantiquement la philosophie c’est d’abord envisager l’existence de modalités dynamiques microscopiques spécifiques de la pensée, c’est alors passer d’une « physique » macroscopique des systèmes conceptuels et des idéologies, des visions et des conceptions du monde à une « physique » microscopique des phénomènes originairement constituant de la pensée , c’est à dire d’une détermination corpusculaire de la pensée à une « sous-détermination » ondulatoire. C’est ensuite, partir de ce constat, opérer une « dé-numérisation » et une « dé-conceptualisation » de la pensée aboutissant à une « science-sans-nombres ou sans-calcul et sans-transcendantal ». C’est aussi réaliser la « superposition » d’une singularité algébrique : le nombre imaginaire ou complexe et d’un « vécu-sans-sujet » sous une Science Générique. C’est encore constituer, à partir de certaines « manières de raisonner prises de la pensée quantique » (idempotence, superposition, non-commutativité, dualité onde/corpuscule, fonction d’onde, indéterminisme, quart de tour ou spin 1/4, nombre imaginaire, effet tunnel, les paradoxes) un « milieu » d’expérimentation générique, une « Matrice » au sein de laquelle vont entrer en collision différentes « particules de savoir » en vue de découvertes et d’inventions de pensée toujours reconductibles.
C’est, enfin, privilégier le comment sur le pourquoi. La philosophie « non-standard » possède donc une évidente dimension agnostique même si le terme « gnose » est fréquemment employé par Laruelle pour qualifier la prise de conscience salutaire de « l’immanence radicale » où s’origine la pensée. Cet agnosticisme est à la base de la distinction faite entre « absolu » ─ synonyme chez lui d’objectivité, d’en soi, d’identification, d’« Idéal du moi », de double transcendance, de circularité, d’autorité, de sclérose ─ et « radical ».
Est-il possible d’évoquer, de résumer ou de synthétiser un ouvrage tel que celui-là ? Il s’agit de la présentation « non-suffisante » de ce paradigme quantique à l’issue incertaine devant permettre de « renouveler l’accès à la philosophie » et ainsi de la transformer fondamentalement. Sa lecture est particulièrement difficile, en raison en particulier de la densité intellectuelle de la pensée de l’auteur, de « l’usage plus ou moins nouveau des vocabulaires traditionnels », de la mobilisation de matériaux provenant d’une science contemporaine ardue, de la mise en place de principes et de logiques inédits et singuliers mais aussi, nous tenons à le signaler, d’une édition dont la qualité laisse à désirer. L’enjeu est en réalité aussi bien gnoséologique qu’éthique, il s’agit, affirme Laruelle, d’établir, à partir d’une « suffisance » intellectuelle posée comme irrémédiablement impossible à cause de la structure radicalement immanente, virtuelle, ondulatoire, non réflexive, non consciente et générique du penser, une science de l’homme libératrice ─ Laruelle parle même de « salut » ─, démocratique et capable d’invention permanente. Ce que le non-philosophe appelle « l’humanité générique », au sein de laquelle les être humains sont conçus comme des « machines vibrantes », n’est autre que le médium, et non le médiat ou la médiation, devant recueillir, préserver, amplifier et intensifier la grande vibration sous-jacente du monde.
Le « tournant ondulatoire » non philosophique (Kehre) est synonyme, pour son initiateur, de sortie hors de la circularité autoréférentielle et autosuffisante de la philosophie mais aussi hors de toutes les suffisances intellectuelles, politiques et religieuses. Il signifie un changement d’opérateur et de constante : le passage du transcendantal à « l’immanental », c’est-à-dire à l’immanence radicale ou « superposition idempotente ». La science générique de la philosophie qu’il inaugure et qui n’a rien d’une épistémologie, fruit d’une « collision de savoirs » devant ouvrir à d’autres collisions similaires, se présente plus précisément comme découverte et mise en œuvre ─ par un opérateur appelé Étranger et lui-même sous-déterminé par la Matrice ─ d’une nouvelle forme, radicale, unilatérale et « unifaciale » (négation des rapports d’opposition commutatifs sujet/objet, intérieur/extérieur), de décentrement du sujet, de la conscience, de la représentation et de la réflexion : toute identité, toute pensée, toute conception, tout discours thétique et même, au fond, toute expression symbolique, dépendent unilatéralement, d’après Laruelle, d’une dynamique ondulatoire de « dernière instance » définie comme « Sujet générique ». Ce dernier, seul sujet réel, échappe radicalement à toute circularité réflexive, à toute autodétermination et donc à toute thématisation possible ; il est trans-individuel. Nous sommes en présence ─ mais nous ne le sav(i)ons pas ─ d’un processus machinique producteur indéfini de « clones conceptuels » (le Monde, l’Homme, les théories, les idées, les images) à partir duquel toute transcendance, et en particulier les objectivations de nature « corpusculaires », est ramenée « en immanence » comme milieu unique et virtuel. C’est le règne radical de l’Un et du Même immanents et génériques que délivre Laruelle.
Ne s’agit-il pas finalement, avec la philosophie non-standard, de retrouver (à partir des « occasions » qui se présentent comme science et philosophie, deux modes néoténiques de pensée) les fonds actifs de la science et de la philosophie et à partir de là d’amplifier et d’intensifier leurs puissances à partir de cette origine radicale qu’est la Dernière Instance, la matrice dite « générique » ? Ce qu’il faut saluer en cette « utopie micro-philosophique » devant nous libérer « des formes et normes disciplinaires de la pensée » et nous invitant, au travers du concept de « philo-fiction » ou de « science-phiction », à inventer de nouvelles formes et surtout un nouvel usage de la pensée, c’est son originalité, sa cohérence, son amplitude, sa profondeur, son effort transdisciplinaire réel et sa puissance utopique. Deux bémols importants cependant : l’aspiration à une démocratisation du savoir nous semble contredite par l’aridité et la difficulté du texte ; nous ne pouvons nous empêcher de considérer qu’en évacuant la question du « pourquoi » comme celle du « sens », comme du reste celle de leur épreuve personnelle, et en valorisant un savoir impersonnel, cette Science générique laisse la voie à un certain relativisme critique des plus stériles.

–    Philosophie non-standard : Générique, quantique, philo-fiction, Kimé, 2010
http://www.u-paris10.fr/16546219/0/fiche___pagelibre/&RH=depphilo_ensch (page personnelle de François Laruelle depuis le site de l’Université Paris X – Nanterre contenant une importante bibliographie)
http://www.non-philo.com (pour écouter François Laruelle, site contenant notamment de nombreux cours thématiques)
–    http://www.onphi.net/accueil (site de l’Organisation Non-philosophique Internationale)
–    http://la-non-philosophie.blogspot.com (blog d’informations et de recherches sur la non-philosophie)
–    https://www.philo-fictions.com (site de la revue Philo-Fictions, la revue des non-philosophies)

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