PHILOSOPHIE NON-STANDARD

Nous souhaitons évoquer ici la sortie, fin 2010, du dernier livre de François Laruelle, philosophe, professeur émérite à l’Université de Nanterre et surtout fondateur de la « non-philosophie ». La « non-philosophie », discipline très peu médiatisée et très peu reprise en France, n’est ni une anti-philosophie, ni contre la philosophie ni même un déni de la philosophie mais, d’une part ─ son versant négatif ─, remise en cause de et résistance à la « suffisance » de la philosophie se manifestant à la fois comme autopositionnement absolu et prétention à établir les déterminations du Réel et de l’Homme, et, d’autre part ─ son versant positif ─, tentative de constitution d’une « science de la philosophie » à partir d’un regard bienveillant et mobilisateur tourné vers la science elle-même et non plus la philosophie. La formule complexe et paradoxale ─ la philosophie y est à la fois rejetée et requise ─ proposée par Laruelle qui synthétise la nouvelle positivité inaugurée par la « non-philosophie » et qu’achèvera la philosophie « non-standard » est celle-ci  :       « l’alliance générique de la science et de la philosophie sous la science ».
La « non-philosophie » n’est pas la porte ouverte à la doxa débridée et elle-même autosuffisante ou aux autres discours prétendant à l’objectivité mais, tout à la fois, exercice de suspens de toute autorité, de toute suffisance et de toute positivité des discours quels qu’ils soient afin d’instaurer une forme de démocratie de la pensée, et recherche d’une méthode rigoureuse aboutissant à la refondation radicale de la philosophie dans un nouveau mode de pensée. Radicale, c’est-à-dire strictement hétérogène à ce qu’a été la philosophie jusqu’à aujourd’hui mais qui fasse cependant du modèle de la philosophie aussi bien un objet, un matériau qu’une occasion.
La philosophie « non-standard » (titre de son livre) représente dans l’œuvre de Laruelle un achèvement, l’achèvement de la philosophie comme l’achèvement de sa propre pensée. L’une des raisons, que nous qualifierons de stratégique, de cette nouvelle et dernière dénomination est, selon celui-ci, qu’elle prête moins à confusion. Il reste néanmoins à lever l’ultime ambiguïté : elle n’est pas une philosophie supplémentaire. À chacun en tout cas d’apprécier. Signalons que la genèse de cette philosophie dernière et première s’est accomplie par étapes ─ quatre au total ─ et s’est nourrie de Marx, de Nietzsche, de Bergson, d’Heidegger, de Husserl, de Freud, de Derrida, de Deleuze, de Lévinas, de Michel Henry, d’Alain Badiou et bien sûr des lectures des grands acteurs scientifiques de la physique quantique. Parce qu’ils ne sont pas allés jusqu’au bout de l’implication immanentiste et ont préservé dans leur conception une certaine dimension transcendantale, Laruelle affirme avoir aujourd’hui en quelque sorte dépassés et achevés tous ces points d’appui, toutes ces références.
C’est donc bien à partir, en prolongement et en aboutissement des enjeux soulevés et assumés par la « non-philosophie » que la philosophie « non-standard », véritable travail d’élaboration d’une méthode originale de pensée, dite « générique », s’est constituée. Il manquait seulement à la « non-philosophie » l’outil permettant d’obtenir ce que Laruelle nomme le « forçage » de la philosophie en vue d’une « science générique de la philosophie ». Cet outil, il l’a trouvé dans une science particulière : la physique quantique. La philosophie « non-standard » est née en effet de la mobilisation particulière de la quantique, de son « noyau rationnel, le quantiel ». La philosophie est devenue dès lors un « objet à quantifier ».
Tâcher de penser quantiquement la philosophie c’est d’abord envisager l’existence de modalités dynamiques microscopiques spécifiques de la pensée, c’est alors passer d’une « physique » macroscopique des systèmes conceptuels et des idéologies, des visions et des conceptions du monde à une « physique » microscopique des phénomènes originairement constituant de la pensée , c’est à dire d’une détermination corpusculaire de la pensée à une « sous-détermination » ondulatoire. C’est ensuite, partir de ce constat, opérer une « dé-numérisation » et une « dé-conceptualisation » de la pensée aboutissant à une « science-sans-nombres ou sans-calcul et sans-transcendantal ». C’est aussi réaliser la « superposition » d’une singularité algébrique : le nombre imaginaire ou complexe et d’un « vécu-sans-sujet » sous une Science Générique. C’est encore constituer, à partir de certaines « manières de raisonner prises de la pensée quantique » (idempotence, superposition, non-commutativité, dualité onde/corpuscule, fonction d’onde, indéterminisme, quart de tour ou spin 1/4, nombre imaginaire, effet tunnel, les paradoxes) un « milieu » d’expérimentation générique, une « Matrice » au sein de laquelle vont entrer en collision différentes « particules de savoir » en vue de découvertes et d’inventions de pensée toujours reconductibles.
C’est, enfin, privilégier le comment sur le pourquoi. La philosophie « non-standard » possède donc une évidente dimension agnostique même si le terme « gnose » est fréquemment employé par Laruelle pour qualifier la prise de conscience salutaire de « l’immanence radicale » où s’origine la pensée. Cet agnosticisme est à la base de la distinction faite entre « absolu » ─ synonyme chez lui d’objectivité, d’en soi, d’identification, d’« Idéal du moi », de double transcendance, de circularité, d’autorité, de sclérose ─ et « radical ».
Est-il possible d’évoquer, de résumer ou de synthétiser un ouvrage tel que celui-là ? Il s’agit de la présentation « non-suffisante » de ce paradigme quantique à l’issue incertaine devant permettre de « renouveler l’accès à la philosophie » et ainsi de la transformer fondamentalement. Sa lecture est particulièrement difficile, en raison en particulier de la densité intellectuelle de la pensée de l’auteur, de « l’usage plus ou moins nouveau des vocabulaires traditionnels », de la mobilisation de matériaux provenant d’une science contemporaine ardue, de la mise en place de principes et de logiques inédits et singuliers mais aussi, nous tenons à le signaler, d’une édition dont la qualité laisse à désirer. L’enjeu est en réalité aussi bien gnoséologique qu’éthique, il s’agit, affirme Laruelle, d’établir, à partir d’une « suffisance » intellectuelle posée comme irrémédiablement impossible à cause de la structure radicalement immanente, virtuelle, ondulatoire, non réflexive, non consciente et générique du penser, une science de l’homme libératrice ─ Laruelle parle même de « salut » ─, démocratique et capable d’invention permanente. Ce que le non-philosophe appelle « l’humanité générique », au sein de laquelle les être humains sont conçus comme des « machines vibrantes », n’est autre que le médium, et non le médiat ou la médiation, devant recueillir, préserver, amplifier et intensifier la grande vibration sous-jacente du monde.
Le « tournant ondulatoire » non philosophique (Kehre) est synonyme, pour son initiateur, de sortie hors de la circularité autoréférentielle et autosuffisante de la philosophie mais aussi hors de toutes les suffisances intellectuelles, politiques et religieuses. Il signifie un changement d’opérateur et de constante : le passage du transcendantal à « l’immanental », c’est-à-dire à l’immanence radicale ou « superposition idempotente ». La science générique de la philosophie qu’il inaugure et qui n’a rien d’une épistémologie, fruit d’une « collision de savoirs » devant ouvrir à d’autres collisions similaires, se présente plus précisément comme découverte et mise en œuvre ─ par un opérateur appelé Étranger et lui-même sous-déterminé par la Matrice ─ d’une nouvelle forme, radicale, unilatérale et « unifaciale » (négation des rapports d’opposition commutatifs sujet/objet, intérieur/extérieur), de décentrement du sujet, de la conscience, de la représentation et de la réflexion : toute identité, toute pensée, toute conception, tout discours thétique et même, au fond, toute expression symbolique, dépendent unilatéralement, d’après Laruelle, d’une dynamique ondulatoire de « dernière instance » définie comme « Sujet générique ». Ce dernier, seul sujet réel, échappe radicalement à toute circularité réflexive, à toute autodétermination et donc à toute thématisation possible ; il est trans-individuel. Nous sommes en présence ─ mais nous ne le sav(i)ons pas ─ d’un processus machinique producteur indéfini de « clones conceptuels » (le Monde, l’Homme, les théories, les idées, les images) à partir duquel toute transcendance, et en particulier les objectivations de nature « corpusculaires », est ramenée « en immanence » comme milieu unique et virtuel. C’est le règne radical de l’Un et du Même immanents et génériques que délivre Laruelle.
Ne s’agit-il pas finalement, avec la philosophie non-standard, de retrouver (à partir des « occasions » qui se présentent comme science et philosophie, deux modes néoténiques de pensée) les fonds actifs de la science et de la philosophie et à partir de là d’amplifier et d’intensifier leurs puissances à partir de cette origine radicale qu’est la Dernière Instance, la matrice dite « générique » ? Ce qu’il faut saluer en cette « utopie micro-philosophique » devant nous libérer « des formes et normes disciplinaires de la pensée » et nous invitant, au travers du concept de « philo-fiction » ou de « science-phiction », à inventer de nouvelles formes et surtout un nouvel usage de la pensée, c’est son originalité, sa cohérence, son amplitude, sa profondeur, son effort transdisciplinaire réel et sa puissance utopique. Deux bémols importants cependant : l’aspiration à une démocratisation du savoir nous semble contredite par l’aridité et la difficulté du texte ; nous ne pouvons nous empêcher de considérer qu’en évacuant la question du « pourquoi » comme celle du « sens », comme du reste celle de leur épreuve personnelle, et en valorisant un savoir impersonnel, cette Science générique laisse la voie à un certain relativisme critique des plus stériles.

–    Philosophie non-standard : Générique, quantique, philo-fiction, Kimé, 2010
http://www.u-paris10.fr/16546219/0/fiche___pagelibre/&RH=depphilo_ensch (page personnelle de François Laruelle depuis le site de l’Université Paris X – Nanterre contenant une importante bibliographie)
http://www.non-philo.com (pour écouter François Laruelle, site contenant notamment de nombreux cours thématiques)
–    http://www.onphi.net/accueil (site de l’Organisation Non-philosophique Internationale)
–    http://la-non-philosophie.blogspot.com (blog d’informations et de recherches sur la non-philosophie)
–    https://www.philo-fictions.com (site de la revue Philo-Fictions, la revue des non-philosophies)


JUNK

LA FORTUNE DU JUNK ou la revanche du laissé-pour-compte

 

« …la vérité ou la nouveauté peuvent éclater à travers l’examen
de ce qui était négligé ou regardé comme insignifiant !
[…]
Les découvertes essentielles sont souvent sorties des résidus ».
François Dagognet
 

Le terme « junk » nous fait immédiatement penser à celui ou à celle qui consomme fréquemment des drogues dures auxquelles il(elle) est devenu(e) dépendant : le « junkie ». Réalité concrète et violente que celle-ci. Le « junk » c’est en effet la « came », la drogue. Mais le terme, d’origine anglaise, est en réalité bien plus riche en significations et possède aussi une évidente portée symbolique, comme nous le verrons par la suite ; il désigne tout autant le « bric-à-brac », les « vieilleries », la « ferraille », la « camelote », la « pacotille » que le « déchet », le « détritus », le « rejeté », le « résidu », le « rebut », le « dépotoir » ou la « décharge publique ».
Si nous y regardons de plus près, nous nous rendons compte que l’usage d’un tel terme, spécifique à l’époque contemporaine et à ses situations, est lié à trois grands types de choses :
–    celles dont on ne veut pas (le rejeté)
–    celles dont on ne veut plus (le rebut, le déchet)
–    celles qui restent ou résultent d’un usage et sont abandonnées comme telles (le résidu).
« Junk » est donc d’abord un terme qui évoque un rapport aux choses commandé par la volonté et(ou) par l’usage, rapport par ailleurs déterminé par le fonctionnement sélectif, dissociatif, discriminatif et cloisonnant de notre esprit mais aussi par le contexte civilisationnel. La connotation de ce terme demeure cependant toujours négative ou dévalorisante. « Junk » est ainsi en premier lieu un jugement de valeur négatif associé à un produit, toujours passif, de la civilisation contemporaine, principalement occidentale. Il est l’autre nom du déchu, ce qui est sans valeur ni vertu.

Depuis plusieurs dizaines d’années pourtant, ce terme, tout en continuant à désigner ce dont on juge de qualité médiocre (junk culture, junk food, junk bond), indésirable (junk mail, spam), sans utilité (junk DNA) ou porteur de confusion (junk space), a fait l’objet, de la part de certains chercheurs et créateurs, d’un vif intérêt au point de faire de quelques unes des réalités auxquelles il est associé des domaines de recherches ou d’intervention. Les implications qui en résultent ne sont pas sans pertinence et ouvrent parfois des horizons fertiles pour la connaissance, l’œuvre et l’action.

Nous avons choisi de présenter trois de ces démarches particulières qui, pour des motifs très différents, s’intéressent se sont attachées au champ du junk.

On trouve en premier lieu le junk art. Ce courant artistique s’est développé surtout à partir des années 1950, aux Etats-Unis et en Europe. En fonction des lieux et des personnalités on rencontre aussi d’autres appellations : néo-dada, art de l’assemblage, art of the vulgarian, Nouveau réalisme. Il s’agit dans tous les cas, à travers la mobilisation de certains objets emblématiques du quotidien, de faire référence, voire de prôner un retour à la réalité la plus prosaïque, pour la dénoncer ou tout simplement la révéler. S’exprimant plus particulièrement à partir de la récupération et de l’assemblage, ou du collage, en trois dimensions des rebuts et des déchets de la société industrielle et de consommation, le junk art s’affirme essentiellement comme sculpture (junk sculpture). Il est considéré comme une forme particulière d’art populaire. Si Kurt Schwitters et Robert Rauschenberg représentent deux de ses hérauts, ses autres principaux représentants sont, entre autres, César, Arman, John Chamberlain, Daniel Spoerri, Jean Tinguely. Le junk est alors, dans cette perspective, ce qui, déjà là dans l’espace privé et public sous la forme d’une accumulation passive, est transformé par l’artiste au travers d’un processus d’accumulation active et transfigurante.

Même si le concept de junkspace inventé par lui contient une puissante charge critique indéniable, il n’en demeure pas moins, selon nous, que la position de Rem Koolhaas à l’égard de ces « espaces rebuts/résidus » désignés par cette terminaison est, sinon ambiguë, au moins ambivalente.
Parce qu’il existe quelque nuance importante dans sa façon de se rapporter intellectuellement et affectivement au junkspace mais aussi parce que sa démarche d’architecte nous paraît digne d’intérêt, nous avons décidé d’évoquer ici le travail de Rem Koolhaas. Signalons aussi que les éditions Payot viennent de publier trois de ses textes majeurs (Bigness ; Ville générique ; Junkspace) sous la forme d’un recueil intitulé Junkspace. C’est la première fois que ces trois textes sont accessibles en français. Koolhaas est aussi d’actualité en France, et plus particulièrement à Toulouse, où il vient de remporter le concours du futur Parc des expositions situé à Aussonne.
La deuxième approche que nous mettons en évidence est donc relative au domaine de l’architecture. Rem Koolhaas est un architecte et un urbaniste néerlandais. Il enseigne à Harvard. Son travail se distribue aujourd’hui autour de deux structures professionnelles symétriques et complémentaires fondées par lui : l’O. M. A. (Office for Metropolitan Architecture), lancée en 1975 et qui se consacre principalement à la réalisation de projets architecturaux, et l’A. M. O. (Architecture Media Organization), agence créée en 1998 afin de servir de pôle de recherche conceptuelle et de creuset de définition des moyens (symboliques et opérationnels) d’intervention relatifs au devenir des zones et milieux urbains contemporains. Cette dernière est en quelque sorte un laboratoire d’idées.
Ce qui est intéressant chez Koolhaas c’est, d’une part, son apparente volonté de ne pas négliger l’aspect théorique et l’invention conceptuelle, de les rattacher à des problématiques concrètes spécifiques du présent (culture, communication, image, réseau, virtuel), et, d’autre part, sa lecture relativement optimiste ─ que l’on prend parfois pour une allégeance au postmodernisme et au libéralisme ─ et sa façon d’envisager globalement ─ au travers de la mobilisation de diverses disciplines ─ le cours des choses et les mutations du monde contemporain. Koolhaas pense la transition que représente notre époque, et, au sein de celle-ci, le sens et le devenir de l’environnement de l’être humain.
Le terme « junkspace », forgé par Koolhaas et apparu en 2001 dans un ouvrage collectif intitulé Harvard Design School Guide to Shopping, Project on the City 2, Taschen, 2001, et repris dans la revue October, Vol. 100 – « Obsolescence » pp. 175 – 190, 2002, renvoie, selon l’architecte, à ce qui « reste après que la modernisation a effectué son parcours ou, plus précisément, ce qui se coagule au fur et à mesure que la modernisation avance. » Entropie urbaine, confusion esthétique et chaos axiologique sont les traits marquants de ce phénomène.
En réalité le junkspace est polysémique chez Koolhaas et désigne aussi bien ces lieux où se mélangent sans hiérarchie ni code identifiable tous les styles architecturaux, la sédimentation et l’homogénéisation urbaines de la civilisation occidentale moderne, la non-architecture ou le non-urbanisme contemporains, l’essence même du processus de modernisation, la spectacularisation des villes, l’avènement du règne du confort et du plaisir, les espaces inutiles et morts laissés pour compte dans les villes, la circulation permanente et la continuité indéfinie (rendues possibles notamment grâce aux escalators et à l’air conditionné) présentes au sein et entre les zones et bâtiments, la privatisation marchande des espaces publics que la ville globalement façonnée par les logiques et les structures du shopping, c’est-à-dire du commerce et de la consommation.
Junkspace est donc le destin actuel de l’espace urbain et le visage résiduel d’un monde né avec la modernité et soumis à la force aveugle et immanente du désenchantement, de la dépolarisation, de la désidentification, de la babelisation, de la marchandisation, de l’aliénation du désir, de l’uniformisation axiologique, du non-temps et du non-espace. Une question s’impose : le junkspace deviendra-t-il junkyard (la casse, la décharge) où s’enlisera et s’abîmera progressivement l’humanité avec ses productions et ses œuvres ? Mais le junkspace est peut-être aussi l’achèvement, forcément transitoire, le solve contemporain d’un coagula à venir, l’œuvre au noir non pas dérisoire et négligeable mais nécessaire, le passage obligé d’où jaillira une nouvelle alliance, un « nouveau paradigme » (expression utilisée par Koolhass). A la différence de l’exemple précédent, le junk est donc ici, en lui-même, profondément actif, se répandant et répandant partout sa logique et ses fruits.

Des composantes de la ville aux constituants de la vie (du vivant), du générique au génétique, nous passons de l’architecture et de l’urbanisme à la science et à la biologie, notamment moléculaire, domaine où nous rencontrons le troisième exemple d’attrait pour le junk. Peut-être ce passage, cette transition ne sont-ils pas si arbitraires que cela si l’on en croit (http://mirabilia.europa.over-blog.com/article-31642272.html) notamment l’un des chercheurs qui s’est attaché depuis quelques années à essayer de comprendre la nature et le sens d’une partie énigmatique de l’A. D. N., cette partie que la communauté scientifique dans son ensemble a longtemps baptisé de « junkADN ». Dans la bouche des scientifiques ce terme était résolument péjoratif, il signifie « ADN poubelle » et était censé baptiser une partie de l’ADN qui, selon eux, ne sert strictement à rien. Il faut cependant souligner que les choses ont changé et qu’il existe depuis le milieu des années 90, chez les scientifiques eux-mêmes, une tendance à reconnaître le fait que le junkADN possède une réelle fonction, ce qui a pour effet de voir le terme « ADN non codant » se substituer de plus en plus fréquemment à celui de junkADN.
Le chercheur que nous venons d’évoquer, spécialiste des sciences de la communication et enseignant à l’Université de Montréal, se nomme Thierry Bardini. Il est de ceux ─ parmi lesquels nous trouvons, entre autres, et ils sont de plus en plus nombreux, l’anthropologue Jérémy Narby mais aussi le prix Nobel de médecine 1983 Barbara McClintock, qui fut une des premières à postuler que l’« ADN poubelle » puisse avoir une fonction ─ qui questionnent le junkADN et qui pensent que ce territoire biologique recèle des potentialités et des ressources positives inconnues.
A la fin de son texte intitulé Junkspace, Koolhaas se demande si le junkspace ne va pas envahir le corps. Thierry Bardini répond que c’est déjà fait et que cela a lieu en son fond biologique le plus intime et le plus déterminant, au cœur du noyau cellulaire, dans l’ADN même. Mais de quoi est-il question au juste ?
En 1972 Susumu Ohno, chercheur en génétique, invente le terme « Junk DNA » pour désigner environ 95% du génome humain dont on ignore la fonction. Nous savons aujourd’hui que 97% de notre génome, c’est-à-dire de l’ensemble des gènes propres à l’organisme d’un individu, est constitué de « non-gènes » qui ne codent pas et ne participent donc pas à la fabrication des protéines, ces éléments vitaux constitutifs de la structure et du fonctionnement de la matière vivante. Ces « non-gènes » englobent plusieurs types de séquences d’ADN différents. On y inclut à la fois les « introns », les éléments de gènes qui ne sont pas exprimés lors de la synthèse de protéines, des éléments transposables (ou «transposons»), des séquences d’ADN répétées, que par ignorance on suppose parasitaires, se répliquant sans ajouter quoi que ce soit au génome, les pseudogènes et les éléments régulateurs situés entre les gènes (promoteurs et inhibiteurs) qui servent à la transcription.
Ces découvertes nous amènent inévitablement à établir une surprenante inférence, source active d’énigmes et d’interrogations : seulement 3% de l’ADN, celui qui correspond à ce que l’on appelle généralement le « code génétique » contenu dans les chromosomes responsables de l’hérédité, est responsable de notre forme et de notre métabolisme, de notre identité de « vivant ». Quid de tout le reste, de la grande majorité de l’ADN, de ces « non-gènes », du JunkADN, de l’ADN non-codant ? Sont-ils réellement non-codant ? Manifestent-ils l’existence d’un code de la vie plus vaste, plus intégral ? Et si le junkADN n’est qu’un résidu, qu’un rebus, l’est-il seulement de l’histoire de l’évolution biologique ou renvoie-t-il à un autre processus qui pour le moment nous échappe ? S’il est parfois conçu comme un parasite ou un virus ─ un rétrovirus, faut-il le considérer exclusivement comme néfaste ou agit-il de façon plus ambivalente à la manière d’un pharmakon dont la logique et les enjeux mériteraient d’être recherchés ?
Concernant les fonctions et les implications de l’ensemble de ce domaine « noir » (car encore largement inconnu et peut-être déterminant pour comprendre la vie et le devenir, à l’instar de la « matière sombre » pour l’univers), à côté des actions positives (influence directe dans le processus génétique) et médicales (thérapies géniques) envisagées, et pour certaines vérifiées, par les scientifiques, les hypothèses ne manquent pas, dont les plus originales et les plus troublantes sont dues en particulier aux deux chercheurs que nous avons évoqués plus haut : Thierry Bardini et Jérémy Narby. Sans doute la puissance supposée accordée à l’ADN, liée aux différentes correspondances symboliques et figuratives (hélice, spirale, serpent, axis mundi) qu’elle possède avec d’importantes traditions et civilisations passées et présentes, occidentales ou non, vient-elle des métaphores cybernétiques et informationnelles (code, programme, langage, information, transmission, rétroaction) qui lui sont associées et qui contribuent à faire d’elle un possible médium universel. Reste en dernier lieu la question du message.

Signalons pour terminer qu’il existe une valeur heuristique du junk. Le déchet, le rebus et surtout le résidu (le tartre, les sédiments, les produits de la fermentation et de la corruption, le cadavre, les humeurs, les peaux mortes et autres traces du corps, etc.) possèdent une positivité dans les sciences expérimentales, dans la médecine, la pharmacie, la biologie, la minéralogie, la paléontologie, la criminologie, l’agronomie. Le junk est donc réintégré dans ces sciences et réévalué dans une perspective herméneutique, comme il l’est par ailleurs, cette fois-ci dans une perspective économique, dans les domaines de la récupération, du recyclage et du réemploi.

– Collectif, L’ivresse du réel – L’objet dans l’art du XXe siècle, R.M.N., 1993 (exposition, Carré d’art-Musée d’art contemporain, Nîmes).
– Pierre Restany, Nouveau Réalisme, 1960-1990, La Différence, 2007.
– Collectif, Le Nouveau Réalisme, R.M.N., 2007 (Exposition, Galeries Nationales Du Grand Palais, Paris, 28 Mars 2007-2 Juillet 2007).
– Gillian Whiteley, Junk : Art and the Politics of Trash, I. B. Tauris, 2011 (junk et art, en anglais).
– Rem Koolhass, Junkspace, Payot, 2011.
– Jeremy Narby, Le serpent cosmique, l’ADN et les origines du savoir, Georg, 1997.
– Junkware, Thierry Bardini, University of Minnesota Press, 2011 (en anglais).
http://mirabilia.europa.over-blog.com/article-31642272.html (article de Bardini sur Rem Koolhass et le junk)
http://commposite.org/index.php/revue/article/view/142/114 (entretien avec Thierry Bardini)
http://vxheavens.com/lib/mtb00.html (article de Thierry Bardini sur l’hypervirus et le junk ; en anglais)
http://www.culturalgangbang.com/2006/07/junk-dna-ergo-cogito.html (rappels de génétique et hypothèses sur junkADN)
– François Dagognet, Des détritus, des déchets, de l’abject, Les empêcheurs de penser en rond, 1997